Politique

Le mythe de la « tenaille identitaire » : une critique du rapprochement des extrêmes

Pourquoi cette notion est contestée par les défenseurs d’une lecture identitaire de la politique française

La notion de « tenaille identitaire » repose sur une idée simple : deux pôles apparemment opposés, l’un associé aux revendications identitaires de droite et l’autre aux mouvements décoloniaux ou antiracistes radicaux, contribueraient ensemble à fragmenter la société française. Cette grille de lecture présente ces deux camps comme les deux mâchoires d’un même étau refermé sur le citoyen ordinaire.

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Cette interprétation est fortement contestée par les défenseurs d’une ligne identitaire. Ils considèrent qu’elle produit une équivalence artificielle entre des courants dont les objectifs, les références et le rapport à la France seraient profondément différents. Pour eux, combattre l’islamisme politique, s’opposer à l’immigration massive ou défendre une identité française et européenne ne peut être assimilé à une volonté de détruire le pays.

Que recouvre l’expression « tenaille identitaire » ?

Dans le débat public, l’expression sert à désigner un face-à-face entre plusieurs discours identitaires. D’un côté figurent des militants ou intellectuels qui analysent la société à travers les discriminations, le privilège blanc, l’histoire coloniale ou les rapports entre majorités et minorités. De l’autre, des personnalités et mouvements qui font de l’immigration, de la continuité culturelle et de l’identité nationale des enjeux politiques centraux.

Les tenants de la théorie de la tenaille estiment que ces deux approches prospèrent sur les mêmes tensions et empêchent de traiter d’autres difficultés : chômage, pauvreté, désertification rurale, relégation territoriale ou crise sociale. L’identité deviendrait alors un sujet qui capte l’attention au détriment des questions économiques et sociales.

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Les critiques de cette théorie contestent précisément ce diagnostic. Ils soutiennent que l’existence de difficultés sociales ne rend pas illégitime le débat sur l’immigration, l’assimilation ou l’identité collective. À leurs yeux, ces sujets peuvent au contraire être liés : ils avancent que l’immigration de masse a eu des conséquences sur les services sociaux, l’école, l’emploi, la précarité et la ségrégation résidentielle. Ces liens constituent une position politique disputée, mais ils sont au cœur de leur rejet de la notion de tenaille.

Le refus d’une symétrie entre décolonialisme et identitarisme

La critique principale vise le mécanisme de comparaison lui-même. Assimiler deux adversaires parce qu’ils abordent tous deux des questions d’identité reviendrait, selon les opposants à la « tenaille identitaire », à confondre le thème traité et la finalité défendue.

Dans cette perspective, les discours décoloniaux sont décrits comme mettant l’accent sur les rapports de domination, les minorités et la critique de l’histoire ou de l’identité françaises. À l’inverse, les identitaires se présentent comme les défenseurs d’une continuité française et européenne qu’ils jugent fragilisée. Ils affirment donc ne pas partager le même projet politique, même s’ils interviennent dans un espace public où les questions d’origine, de culture et d’appartenance occupent une place croissante.

Le désaccord ne porte pas seulement sur le vocabulaire. Il concerne aussi la définition de l’unité nationale. Les partisans de la théorie de la tenaille considèrent que la multiplication des récits identitaires favorise la polarisation. Ses détracteurs répondent que l’unité ne peut pas reposer sur l’effacement des conflits réels ni sur l’interdiction de nommer les transformations démographiques et culturelles qu’ils perçoivent.

Une critique adressée au centre et à l’universalisme assimilateur

Les adversaires de la notion de « tenaille identitaire » ne limitent pas leur critique à la gauche décoloniale. Ils visent également des positions centristes, républicaines ou assimilationnistes, qu’ils accusent de renvoyer dos à dos tous les discours identitaires au nom de la modération et de l’universalisme.

Selon eux, cette posture permet de se présenter comme située au-dessus des affrontements tout en évitant de trancher sur les enjeux les plus conflictuels. Ils y voient une manière de préserver un statu quo, de défendre une conception de l’assimilation qu’ils jugent démentie par la réalité, ou de conserver une image de sérieux politique sans s’exposer aux controverses.

Cette accusation s’accompagne d’une remise en cause de l’antiracisme traditionnel. Les critiques estiment que celui-ci a longtemps dominé le débat, notamment à travers la dénonciation du racisme et de l’intolérance supposée de la population française sans immigration récente. Ils considèrent que ce cadre ne permet plus de comprendre les évolutions actuelles, car une partie de la gauche se serait tournée vers un discours décolonial tandis que les thématiques identitaires gagneraient du terrain à droite.

L’identité, une question politique parmi d’autres

Un point central de cette controverse est la place à accorder à l’identité dans le débat démocratique. Ceux qui parlent de « tenaille » redoutent qu’elle devienne une obsession et qu’elle masque les inégalités sociales. Ceux qui récusent l’expression soutiennent au contraire que la question identitaire correspond à une préoccupation concrète d’une partie de la population, notamment dans les territoires populaires ou périphériques.

Cette seconde lecture affirme qu’il est possible de parler simultanément de niveau de vie, d’abandon des campagnes, de services publics, de chômage et de politique migratoire. Elle rejette l’idée selon laquelle l’attention portée à l’identité empêcherait nécessairement d’aborder les autres sujets.

Le mouvement des Gilets jaunes est également mobilisé dans cette argumentation. Les tenants de cette critique rappellent avoir voulu y participer et estiment que le mouvement aurait ensuite été récupéré par l’extrême gauche, conduisant certains participants initiaux à ne plus s’y reconnaître. Cette interprétation illustre leur conviction que les fractures sociales et les fractures identitaires ne s’excluent pas, mais se croisent dans la vie politique française.

Une bataille de récits sur la France

Au fond, la controverse autour de la « tenaille identitaire » oppose deux manières de lire les tensions françaises. La première cherche à désamorcer les identités concurrentes en les présentant comme deux expressions d’une même polarisation. La seconde affirme qu’il est impossible de mettre sur le même plan la critique décoloniale de la France et une démarche de défense de l’identité nationale.

Les détracteurs de la théorie vont jusqu’à inverser l’image de la tenaille. À leurs yeux, le véritable étau serait formé, d’une part, par le décolonialisme et, d’autre part, par un antiracisme assimilationniste qui empêcherait les Français sans origine migratoire récente d’affirmer leur identité et leur attachement à leur pays.

Cette position demeure elle-même une prise de parti politique. Elle met en évidence un désaccord de fond : faut-il voir dans les revendications identitaires une menace partagée contre la cohésion nationale, ou distinguer radicalement les discours selon le projet qu’ils portent et le groupe qu’ils prétendent défendre ?

FAQ sur la tenaille identitaire

Qu’est-ce que la « tenaille identitaire » ?

C’est une expression employée pour décrire l’idée que des courants identitaires opposés, souvent associés à la droite identitaire et aux mouvements décoloniaux, alimenteraient conjointement la polarisation de la société française.

Pourquoi cette notion est-elle contestée ?

Ses détracteurs estiment qu’elle crée une fausse symétrie. Ils considèrent que la défense de l’identité française ou européenne ne poursuit pas le même objectif qu’un discours décolonial centré sur les rapports de domination, les minorités ou la critique de la France.

Le débat identitaire exclut-il les questions sociales ?

Les partisans de la théorie de la tenaille le craignent. Ses opposants répondent qu’immigration, précarité, emploi, école, services publics et inégalités territoriales peuvent être discutés ensemble, sans hiérarchie automatique entre ces enjeux.

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