Marguerite Stern : du militantisme Femen au débat sur le féminisme et l’identité sexuelle

Son parcours met en lumière les fractures entre féminisme radical, militantisme trans et définition biologique des femmes.
Le parcours de Marguerite Stern est devenu emblématique des tensions qui traversent une partie du féminisme français. Ancienne membre des Femen, connue ensuite pour les collages féministes dénonçant les féminicides, elle s’est progressivement trouvée en opposition avec certains collectifs et militants de son ancien environnement politique. Au cœur du désaccord : la place de l’identité de genre dans le féminisme et la définition même de la catégorie « femme ».
Cette évolution lui a valu d’être qualifiée de transphobe ou située à l’extrême droite par ses détracteurs, tandis que d’autres saluent sa volonté de défendre une approche du féminisme fondée sur le sexe biologique. Ces lectures opposées révèlent surtout un conflit idéologique plus vaste, dans lequel les mots, les alliances et les frontières politiques sont devenus instables.
Des Femen aux collages contre les féminicides
Marguerite Stern se fait connaître en rejoignant les Femen en 2010, à l’âge de 20 ans. Ce mouvement militant utilise notamment l’action spectaculaire et la nudité comme modes de protestation. Elle apparaît notamment, en 2014, à la sortie du tribunal de Paris lors d’une affaire liée à une action dans l’église de la Madeleine.
En 2019, elle lance des collages féministes contre les féminicides. Ces messages, affichés dans l’espace public, se diffusent dans de nombreuses villes françaises et deviennent l’un des signes visuels les plus identifiables de la mobilisation contre les violences faites aux femmes.
Son itinéraire s’inscrit donc d’abord dans un féminisme militant, radical dans ses formes d’action et dans sa critique des violences sexistes. C’est précisément cette trajectoire qui rend sa rupture avec une partie de la mouvance féministe particulièrement commentée.
Le conflit autour des termes « cis », « TERF » et « femme »
En janvier 2020, une controverse éclate autour d’un collage portant la formule « Des sisters, pas des cis TERFs ». Dans le vocabulaire militant, « cis » désigne généralement une personne dont l’identité de genre correspond au sexe qui lui a été assigné à la naissance. Le terme « TERF » est l’acronyme de Trans-Exclusionary Radical Feminist, utilisé pour qualifier — souvent de manière polémique — des féministes qui refusent d’inclure les femmes trans dans la catégorie des femmes.
Marguerite Stern critique alors ce qu’elle considère comme une place excessive accordée aux revendications trans dans le combat féministe. Cette position entraîne une mise à distance avec une partie du mouvement qu’elle avait contribué à structurer autour des collages. Elle affirme alors, avec d’autres militantes, vouloir maintenir une définition biologique de la femme.
Le désaccord ne porte pas uniquement sur les mots. Il engage des sujets concrets : l’organisation d’espaces non mixtes, la représentation politique des femmes, les statistiques sur les violences, ou encore la possibilité de penser des droits spécifiquement liés au sexe féminin. Pour les militantes dites critiques du genre, ne plus pouvoir définir la femme à partir de la biologie fragilise la défense de ces droits. À l’inverse, les militants trans et leurs soutiens considèrent que cette approche exclut les femmes trans et alimente leur marginalisation.
Le « femellisme », une tentative de repositionnement
Avec Dora Moutot, Marguerite Stern participe au lancement d’un manifeste se réclamant du « femellisme ». Ce terme désigne, dans leur démarche, un féminisme qui définit la femme comme un être humain de sexe féminin. Il s’agit, pour ses promotrices, de revenir à un féminisme centré sur le corps sexué et sur les réalités matérielles vécues par les femmes.
Cette orientation se présente comme une critique de l’idéologie du genre, tout en se distinguant d’une hostilité générale envers les personnes trans. Marguerite Stern et Dora Moutot disent viser une idéologie ou des revendications politiques, plutôt que les individus eux-mêmes. Cependant, cette distinction est contestée par leurs opposants, qui estiment que les conséquences pratiques de leurs positions concernent directement les personnes trans.
Le femellisme se retrouve ainsi dans une situation délicate. Il refuse l’idée selon laquelle l’identité déclarée suffirait à définir le sexe, mais ne se reconnaît pas nécessairement dans les courants conservateurs ou antiféministes. Cette position intermédiaire expose ses défenseuses aux critiques de plusieurs côtés : accusées de trahir le féminisme par certains, elles restent également contestées par ceux qui voient dans le féminisme radical une théorie incompatible avec leur vision des rapports entre les sexes.
Pourquoi cette rupture bouscule les clivages politiques
La trajectoire de Marguerite Stern illustre une recomposition des alliances autour des questions de sexe, de genre et de féminisme. Des personnalités ou médias habituellement éloignés du féminisme peuvent relayer les prises de position de militantes critiques de l’identité de genre. À l’inverse, ces dernières peuvent être rejetées par des organisations progressistes auxquelles elles étaient auparavant associées.
Cette recomposition ne signifie pas que les désaccords disparaissent. Une féministe attachée à la définition biologique des femmes peut continuer à défendre des analyses très différentes de celles de milieux conservateurs sur la famille, la sexualité, l’égalité ou les rôles sociaux. De même, une opposition commune à certaines revendications trans ne suffit pas à produire une doctrine partagée.
Le point de fracture porte notamment sur la question suivante : reconnaître des différences biologiques entre hommes et femmes implique-t-il nécessairement d’adhérer à des rôles sociaux différenciés ? Certains soutiennent qu’il est possible de distinguer sexe biologique et liberté individuelle, sans assigner les femmes à une fonction particulière. D’autres considèrent que les différences sexuelles ont inévitablement des effets psychologiques et sociaux, et que le féminisme ne peut les ignorer. Le débat demeure ouvert et profondément conflictuel.
Un débat sur la définition et la protection des femmes
Le cas de Marguerite Stern dépasse donc son seul itinéraire personnel. Il met en évidence une question centrale pour le féminisme contemporain : comment défendre les femmes en tant que groupe sexué tout en prenant en compte les revendications des personnes trans ? Les réponses divergent selon les courants féministes, les conceptions de l’égalité et les priorités politiques.
Pour les féministes critiques du genre, l’enjeu est de préserver des catégories juridiques et politiques fondées sur le sexe. Pour les défenseurs de l’inclusion trans, l’enjeu est de garantir que les personnes trans ne soient ni exclues ni réduites à leur sexe de naissance. Entre ces deux approches, le dialogue est souvent rendu difficile par la polarisation, les accusations réciproques et la circulation de termes fortement chargés.
Marguerite Stern incarne cette fracture parce qu’elle vient d’un militantisme féministe visible et qu’elle a choisi de contester une partie de ses évolutions récentes. Son parcours montre que les appartenances politiques ne sont pas figées : une même personne peut conserver certains engagements féministes tout en rompant avec les cadres idéologiques de son ancien camp.
FAQ
Pourquoi Marguerite Stern est-elle devenue une figure controversée ?
Elle est controversée en raison de ses prises de position critiques sur l’intégration des revendications trans dans le féminisme. Ses détracteurs l’accusent de transphobie, tandis qu’elle défend une définition biologique de la catégorie « femme ».
Qu’est-ce que le femellisme ?
Le femellisme est le nom donné à une approche féministe défendue notamment par Marguerite Stern et Dora Moutot. Elle affirme que les femmes doivent être définies à partir du sexe biologique et entend préserver un féminisme centré sur cette réalité.
Le débat oppose-t-il simplement la gauche et la droite ?
Non. Les positions sur le sexe, le genre et le féminisme traversent les clivages habituels. Des féministes historiquement situées à gauche peuvent s’opposer à certaines revendications trans, sans pour autant partager l’ensemble des positions de la droite ou des mouvements conservateurs.



